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C’est un jeu de patolli exceptionnel qu’ont mis au jour des archéologues français à Naachtun, au Guatemala. Plusieurs aspects de ce plateau de jeu joué par les Mayas le rendent unique. Julien Hiquet nous explique pourquoi.

Reconstitution d'un plateau de patolli © M.C. avec NotebookLM
Reconstitution d’un plateau de patolli © M.C. avec NotebookLM

Il y a dix ans, Arte diffusait un documentaire consacré à la cité de Naachtun, au Guatemala. Un film qui a nécessité trois ans de travail nous disait au moment de sa sortie son réalisateur Stéphane Bégoin. Naachtun étant difficile d’accès et coupée du monde à la saison des pluies. Julien Hiquet, lui, travaillait déjà sur place à cette date-là. L’archéologue s’est intéressé dès 2010 à la cité maya guatémaltèque. La France fouillait alors le site, avec à sa tête, Philippe Nondédéo. «En 2012, j’ai commencé une thèse de doctorat sur la question de l’essor de Naachtun à la période du Classique ancien.» Depuis, Julien Hiquet a soutenu sa thèse en 2020 et en a tiré un livre. Fin de l’histoire ? Non parce qu’en novembre dernier, il publiait un article avec son confrère Rémi Mereuze sur un plateau en céramique de patolli découvert sur place.

L’un des plus anciens jeu de patolli maya

Dans cette étude, les deux archéologues détaillent ce fameux plateau de jeu. Et si dans la région Maya des basses terres, le patolli était très répandu, celui de Naachtun est unique en son genre. Contrairement aux plateaux ordinaires, celui-ci a été conçu dès la construction du sol. Il est intégré à l’architecture, comme une pièce à part entière. Or, la plupart du temps, ce n’était pas le cas. Il s’agissait d’un ajout. De plus, sa datation, établie au V᷊e siècle après J.-C., en fait l’un des plus anciens plateaux de patolli connus dans la région maya.

«La fouille du plateau et du contexte autour a pris environ 2 semaines. Mais je considère qu’il reste encore du travail pour pleinement comprendre la structure. Il manque environ 3 semaines à 1 mois de travail, pour s’assurer de la fonction de la structure, trouver la porte, si elle en avait une, et contrôler les étapes plus anciennes», indique Julien Hiquet.

478 fragments de tesselles de couleur rouge composent le plateau

Pour réaliser le dessin complet (80 x 110 cm), les chercheurs estiment qu’environ 478 fragments de tesselles ont été nécessaires. C’est énorme ! L’examen approfondi d’un échantillon de 57 d’entre elles utilisées pour créer le patolli a permis d’en déterminer l’origine.

D’après les deux archéologues, il s’agit de matériaux recyclés. L’état d’érosion des tesselles suggère que les Mayas n’ont pas brisé de vases neufs pour l’occasion, mais ont plutôt collecté des fragments déjà existants. D’autre part, l‘échantillon analysé provient d’un nombre minimal de 12 récipients différents. Tous présentaient cependant une teinte rougeâtre. Mais pourquoi ? «Là, on n’a pas de réponse certaine», avoue Julien Hiquet. «À mon avis, il y a déjà une intention esthétique. Faire en sorte que le plateau soit visible sur le sol blanc. Ensuite, la couleur rouge est souvent associée à la direction est, dans le cosmogramme coloré des Mayas.» C’était donc très réfléchi.

«Ce qui est sûr, c’est que les créateurs du plateau ont clairement sélectionné des tessons dans les mêmes tons, il y avait une intention de leur part, mais elle nous échappe. Cela peut aller du simple souci d’homogénéité à une volonté symbolique que l’on n’est pas encore capables d’expliquer», enchaine le chercheur.

Plus qu’un jeu de société ?

Le jeu de patolli a été abondamment chroniqué par les conquistadors. «Surtout au Mexique central, où il faisait l’objet de parties intenses, passionnées et était l’occasion d’une pratique frénétique du pari», commente l’archéologue. Lors d’une partie, chaque joueur doit faire avancer ses pions sur le damier. Celui qui arrive en premier au bout du parcours gagne.

Mais y avait-il une autre dimension au jeu ? Julien Hiquet recadre tout de suite : «On ne peut pas savoir à quoi exactement le jeu servait, ni même si le terme de jeu est complètement approprié, parce qu’il n’y a pas de texte préhispanique pour nous le raconter. Quant aux chroniques coloniales, le gouffre culturel qui séparait les populations indigènes des chroniqueurs espagnols est tel que leurs écrits sont éminemment suspects de passer à côté du sens réel des pratiques

Parmi les hypothèses de la communauté scientifique se trouve celle d’un jeu de hasard qui était une manière de «tester» les divinités, les faveurs qu’elles accordaient à chacun, reprend l’archéologue. Parfois même, le patolli était «lié spatialement aux sépultures qui se trouvent sous les sols des édifices». Mais là encore, ce n’est que supposition et cela demande à être étudié et prouvé.

En attendant, les fouilles se poursuivent pour comprendre la fonction exacte des structures environnantes, et peut-être un jour, lever le voile sur qui jouait ici, et pourquoi.