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C’est un débat « insoluble » mais qui agite régulièrement les réseaux sociaux et le monde de l’art. La France doit-elle rendre certaines pièces qu’elle conserve aux pays à qui elles appartiennent ? Faut-il mieux encadrer les ventes aux enchères de pièces archéologiques ? Sur ces questions, le Mexique fait beaucoup de bruit…

Urne maya © Secretaría de Relaciones Exteriores
Urne maya © Secretaría de Relaciones Exteriores

La Belgique qui remet une pièce issues des cultures de l’ouest du pays au Mexique, le 4 août. Une collection privée de 2 522 pièces qui fait le même chemin mais au départ de Barcelone fin juillet. L’année dernière, c’est une urne maya détenue par une Université du Michigan qui est repartie chez son voisin.

Depuis l’élection d’AMLO, le Mexique a fait du rapatriement des biens culturels, un axe majeur de sa politique culturelle. Le pays a d’ailleurs organisé au mois d’août un forum international sur le sujet. Ce n’est pourtant pas le seul pays concerné par le problème, ni même le plus touché. Italie, Russie, Syrie, l’Inde, les pays d’Afrique… De nombreux États sont touchés par le vol de pièces archéologiques et les pillages. Ces biens atterrissent ainsi parfois dans les collections privées ou dans celles des musées. Souvent des années plus tard, après avoir été soigneusement conservés à l’abri des regards pendant un certain temps. C’est ce qui s’est passé cet été avec la découverte à New-York d’une statue volée en Inde en 1971.

Quelle est la position de la France en matière de retour des biens culturels ?

Dans son livre La restitution des biens publics culturels aux Etats étrangers paru aux éditions L’Harmattan, Charles Colomar s’attarde sur l’exemple français. Ainsi en France, les biens qui appartiennent à l’Etat sont protégés par le principale d’inaliénabilité des collections publiques (p.17). Concrètement, cela signifie que les biens qui sont dans les musées ne peuvent pas être retournés aussi simplement que ça. Pour qu’un bien culturel sorte de France, il faut l’autorisation du législateur. Il faut aussi qu’il y ait une demande officielle de la part d’un Etat. Le bien en question doit ensuite être déclassé afin d’être restitué. Dans les faits, c’est très rare.

Il n’existe aucun texte légal de droit en France qui règle la restitution des biens. Chaque restitution se fait au cas par cas, par le biais d’un accord bilatéral entre la France et l’Etat qui en fait la demande. Parfois, certaines pièces sont retournées de manière officieuse par le biais de cadeaux diplomatiques (p.97).

Seule exception à ces règles strictes de retour, la loi de restitution de biens culturels à la République du Bénin et du Sénégal votée en décembre 2020 (p.42). Mais le gouvernement français n’a aucun intérêt à créer une loi globale identique à tous les pays sur le retour de biens. En effet, cela entraînerait beaucoup trop de demandes et le pays se verrait dépossédé de ses collections. Les retours se biens se font donc au compte-goutte, tels des actes de bonne foi.

Des ventes aux enchères problématiques

Comme le rappelle Charles Colomar dans son étude, le trafic de biens culturels occupe le 3e rang des activités criminelles internationales. Et c’est la que le bas blesse. Certaines de ces œuvres volées se retrouvent en vente en France ce qui provoque l’ire du gouvernement mexicain.

Alejandra Fraustro, Secrétaire à la Culture du Gouvernement du Mexique, est passée maître dans l’art de dénoncer les ventes aux enchères qu’elle juge illégales, en France. Très régulièrement, elle prend ainsi sa plume et tweete en citant les maisons d’enchères françaises concernées. Parfois avec succès.

Le 4 août dernier, elle publie ainsi une lettre d’excuse de la maison de Ventes aux enchères Boscher, basée à Cherboug-en-Cotentin. Le commissaire-priseur, pris la main dans le sac, s’excuse et annonce qu’il va retirer la pièce polémique de la vente, arguant de sa bonne foi et du fait que le collectionneur avait depuis longtemps la pièce en sa possession.

« Dissuader les pilleurs » de voler des biens culturels

« Ses réactions et ses messages sur les réseaux sociaux, c’est une façon de dire, nous gouvernement, on se bat pour notre patrimoine. C’est une des façons d’unir la population. Même si on ne gagne pas, on fait du bruit » , commente Rosario Acosta Nieva, archéologue qui taxe toutefois cette méthode de populiste. Derrière tout ce barouf et le hashtag lancé #Mipatrimonionosevende se cache une volonté plus globale du gouvernement juge-t-elle. Le Mexique est plus entendu que d’autres pays et espère ainsi servir de locomotive pour faire évoluer les mentalités, « dissuader les pilleurs » et peut-être aussi faire évoluer les pays d’Amérique centrale sur la question.

Le pays s’est depuis longtemps doté d’une loi très stricte sur la conversation du patrimoine. « Le Mexique conteste en s’appuyant sur sa propre législation, mais celle-ci ne s’applique pas en France et cela donne lieu à des querelles juridiques. C’est très délicat, car chacun est en règle suivant ses lois nationales… La question devient alors politique et particulièrement épineuse » , souligne Sylvie Peperstraete.

Plus les ventes sont médiatisées en expliquant que les pièces sont volées, plus on tente de les faire capoter. Eric Taladoire, archéologue, s’est confronté au problèmes à plusieurs reprises. Et il en garde un souvenir amer… Il explique qu’on lui a demandé d’authentifier un masque de Sipan. Ce n’est pas sa spécialité mais en le regardant de plus près, il a pu établir qu’il s’agissait probablement d’un vrai mais qu’il avait dû être volé. Il a alors rédigé un rapport à la douane. « 15 jours après, j’ai reçu une assignation d’un avocat car je disais que c’était issu d’un pillage. Le douanier m’a dit de ne pas m’inquiéter mais que le plus simple était que je me rétracte. » Ce qu’il a fait.

Et si les pièces sont fausses ?

L’autre moyen de faire tomber à l’eau une vente est de dire que les pièces sont fausses. « Si on commence à introduire le doute, l’acheteur n’achète plus » , confirme Eric Taladoire. Bien qu’expertisées avant chaque vente, les pièces sont parfois tellement bien copiées que des fausses peuvent aisément se glisser dans le lot. « Il y a un nombre de faux en circulation relativement important » , assure-t-il.

Brígido Lara est ainsi un faussaire bien connu dans le milieu. Ses œuvres trônent dans certains musées raconte ainsi Eric Taladoire. « Il a fabriqué toute sa vie des récipients céramiques. Ils sont tous faux. Il a été mis en prison pour trafic d’antiquités ce qu’il contestait puisqu’il disait « c’est moi qui les fabrique ». On lui a dit prouvez-le. Donnez-moi de l’argile, les outils dont j’ai besoin et je vous en fabrique. C’est ce qu’il a fait dans sa cellule. Il a sorti deux ou trois objets somptueux. Il a fabriqué plusieurs centaines de pièces. » Si ces faux se vendent, c’est parce qu’ils correspondent au goût de l’acheteur affirme l’archéologue.

À terme, les réaction médiatiques et les dénonciations peuvent-elles remettre en cause l’écosystème du monde des ventes d’art ? « On est dans une situation à la limite de l’insoluble » , conclut Eric Taladoire fataliste.